La pluralité des temps
Nous sommes de plus en plus nombreux à éprouver une sensation étrange : celle de ne plus vivre le temps comme autrefois. Les années paraissent se contracter, les mois se succèdent avec une rapidité déconcertante et nous entendons souvent cette même phrase : « Je n’ai pas vu le temps passer. »
Nous pourrions n’y voir qu’une conséquence de l’âge ou du rythme imposé par notre société, mais ce serait probablement trop simple. Depuis longtemps, Daniel et moi nous interrogeons sur la nature du temps et sur la façon dont notre conscience le traverse, car le temps indiqué par une horloge et celui que nous éprouvons intérieurement ne sont pas nécessairement une seule et même réalité.
Une heure peut nous sembler interminable ou disparaître presque entièrement de notre perception. Quelques secondes peuvent contenir une intensité telle qu’elles resteront gravées en nous durant toute une vie, tandis que plusieurs années peuvent finir par se condenser dans notre mémoire jusqu’à ne plus former qu’une poignée d’images. Notre conscience ne rencontre donc pas le temps de manière uniforme et, déjà à notre échelle, celui-ci semble se contracter ou se dilater selon ce que nous vivons.
Notre civilisation en a pourtant fait une mesure presque absolue. Nous avons découpé le temps, nous l’avons comptabilisé, rentabilisé et enfermé dans des instruments d’une précision extraordinaire sans pour autant mieux comprendre sa nature. Plus curieusement encore, à mesure que nous avons appris à le mesurer, nous avons réduit notre propre champ temporel.
Nous vivons de plus en plus dans l’immédiat. L’information chasse l’information, une émotion collective en remplace une autre et ce qui occupait tous les esprits hier disparaît aujourd’hui sous une nouvelle urgence. Nos décisions elles-mêmes sont souvent prises en fonction de leurs conséquences immédiates, beaucoup moins selon ce qu’elles produiront dans vingt, cinquante ou cent ans. Peu à peu, nous avons raccourci notre regard.
Certaines civilisations anciennes inscrivaient davantage l’être humain dans une continuité où les générations passées, présentes et futures participaient d’une même histoire. Notre époque risque au contraire de nous enfermer dans une sorte de présent perpétuel, saturé d’informations, de réactions et de sollicitations. À force de recevoir toujours davantage en toujours moins de temps, notre conscience finit elle aussi par fonctionner par fragments. Nous avons alors l’impression que le temps accélère, tandis que c’est peut-être notre manière de le vivre qui s’est profondément modifiée.
Mais si notre perception du temps peut déjà varier à ce point au cours d’une seule existence, que devient cette notion lorsque nous cessons de l’observer uniquement depuis notre personnalité terrestre ? C’est ici que la question prend pour nous une tout autre dimension. Depuis des décennies, nos expériences( Daniel et moi) autour de la conscience, de la mémoire et des Annales nous ont conduits à ne plus considérer le temps comme une simple ligne sur laquelle une existence commencerait à la naissance pour s’achever à la mort.
Nous avons notamment été confrontés à une réalité qui remet profondément en question cette vision linéaire : celle des incarnations simultanées. Selon ce qui nous a été montré et enseigné, certaines âmes évoluées peuvent projeter plusieurs émanations d’elles-mêmes dans la matière, jusqu’à neuf dans certains cas. Il ne s’agit donc pas nécessairement de neuf vies, mais de plusieurs expressions d’une même âme qui peuvent expérimenter l’incarnation au même moment.
Ces incarnations simultanées peuvent se dérouler dans des pays très éloignés les uns des autres, au sein de cultures et de familles qui ne se rencontreront peut-être jamais. Chaque émanation possède son propre corps de chair, son visage, sa personnalité, son histoire, ses relations, ses épreuves et son chemin. Chacune se vit naturellement comme un être à part entière et rien ne lui indique nécessairement qu’ailleurs, au même instant, une autre expression de la même âme poursuit une existence totalement différente.
À un autre niveau de conscience, pourtant, ces différentes émanations participeraient simultanément à l’expérience d’une même âme. Plusieurs existences pourraient ainsi être vécues dans un même temps terrestre, chacune apportant ses perceptions, ses apprentissages et ses compréhensions. Elles pourraient également entrer en résonance les unes avec les autres sans que les personnalités incarnées aient conscience de ce qui se joue dans une autre partie de cette expérience.
Cette possibilité bouleverse notre conception habituelle des vies passées, présentes et futures. Nous employons ces mots parce que notre esprit terrestre a besoin d’ordonner ce qu’il perçoit selon une succession : une existence commencerait et s’achèverait avant qu’une autre lui succède, le passé se situerait derrière nous et le futur devant. Cette représentation nous est sans doute nécessaire pour vivre dans la matière, mais elle ne décrit peut-être pas l’architecture réelle de la conscience.
Alors une question devient incontournable : le temps peut-il réellement servir de mesure à notre existence incarnée ? Pour nous, la réponse est non. Il mesure admirablement les phénomènes du monde physique, nous permet de fixer un rendez-vous, de compter les années d’un corps, d’observer le mouvement des astres ou la durée d’un événement, mais il ne peut suffire à mesurer la trajectoire d’une conscience.
Car quelle serait notre véritable chronologie ? Si plusieurs émanations d’une même âme peuvent vivre simultanément dans différents lieux, sous différentes identités et dans des corps distincts, que devient cette succession à laquelle nous sommes habitués ? Nous parlons volontiers de vies antérieures parce que notre esprit a besoin de situer les expériences les unes par rapport aux autres. Pourtant, vues depuis un autre niveau de conscience, certaines de ces existences pourraient ne pas être aussi « antérieures » que nous le croyons. Elles pourraient appartenir à une réalité où plusieurs temps coexistent.
Nous en arrivons ici à une idée qui nous paraît fondamentale : il existe une pluralité des temps comme il existe une pluralité des mondes.
Nous avons trop longtemps parlé du Temps comme d’une réalité unique alors que nous devrions peut-être apprendre à parler des temps. Le temps de la matière n’est pas nécessairement celui de l’âme, pas plus que le temps d’un monde n’est obligatoirement celui d’un autre. Ce qui représente pour nous des décennies pourrait correspondre, sur un autre plan de conscience, à une durée impossible à traduire dans nos mesures terrestres.
Même dans notre quotidien, le temps nous montre déjà son étonnante souplesse. Il se contracte dans certaines expériences et se dilate dans d’autres. Il semble presque disparaître dans certains états de conscience pour redevenir extrêmement dense lorsque nous retrouvons nos repères ordinaires. La physique elle-même nous a appris, avec la relativité, que le temps n’est pas absolu et qu’il n’existe pas une horloge universelle imposant partout un écoulement identique.
Cette découverte scientifique ne démontre évidemment rien quant à la nature de l’âme ou de la conscience. Elle a cependant fait tomber une vieille certitude : celle d’un temps unique, immuable et identique pour tous. Lorsqu’il est question de conscience, peut-être n’avons-nous encore fait qu’effleurer une réalité beaucoup plus vaste.
Le temps pourrait ainsi se contracter et se dilater selon un mouvement qui nous ramène à quelque chose que nous avons souvent évoqué : le Souffle primordial, celui qui précède la forme et à partir duquel la manifestation devient possible, ce Souffle qui est, pour nous, à l’Origine.
Il y aurait dans ce mouvement une expansion et une contraction, une manifestation et un retour. Les univers eux-mêmes pourraient participer à cette respiration immense, tandis que nos existences n’en exprimeraient, à leur échelle, que quelques pulsations. Le temps ne serait alors plus seulement une route sur laquelle nous avançons, mais l’un des mouvements mêmes de la manifestation, une respiration dont nous ne percevons qu’une infime partie.
Peut-être est-ce pour cela que certaines expériences de conscience nous donnent l’impression d’avoir quitté le temps. Nous ne l’avons peut-être pas quitté ; nous avons simplement cessé, durant quelques instants, d’être enfermés dans un seul de ses rythmes. Cela pourrait expliquer pourquoi certains souvenirs paraissent plus présents que des événements vécus la veille, pourquoi certaines rencontres semblent porter une mémoire qui ne correspond pas à notre histoire actuelle ou pourquoi des fragments d’autres existences peuvent surgir avec une intensité qui bouleverse notre notion même du passé.
Ce serait donc notre perception qui ferait du temps une ligne. Notre cerveau, notre corps et notre personnalité terrestre ont besoin de cette continuité pour fonctionner : hier précède aujourd’hui et aujourd’hui précède demain.
Mais rien ne nous oblige à penser que l’âme vive selon la même géométrie. Elle pourrait se situer au croisement de plusieurs temps comme elle peut se situer au croisement de plusieurs mondes, expérimentant dans plusieurs directions ce que notre personnalité incarnée ne peut percevoir que successivement.
Lorsque nous croyons nous souvenir d’une autre existence, peut-être rejoignons-nous parfois une autre région de nous-mêmes. Lorsque nous affirmons qu’une vie est terminée parce qu’elle appartient à notre passé, nous la situons encore à partir de notre propre chronologie terrestre. Mais dans quel temps est-elle réellement terminée ?
Et que signifie même le mot « passé » pour une conscience qui pourrait expérimenter plusieurs existences simultanément ?
Nous ne pouvons donc plus réduire une existence humaine au nombre d’années écoulées entre une naissance et une mort. Soixante ans, quatre-vingts ans ou cent ans nous renseignent sur l’âge d’un corps, mais ils ne disent ni l’âge d’une âme ni l’étendue de ce qu’elle expérimente.
Si nous acceptons l’idée d’une pluralité des mondes, il nous faudra peut-être également apprendre à envisager cette autre immensité : la pluralité des temps, des temps qui peuvent se croiser, se superposer, se contracter et se dilater, et dont notre conscience incarnée ne percevrait qu’une infime portion.
Derrière cette immensité, il pourrait n’y avoir qu’un même Souffle, celui qui porte les mondes vers la manifestation avant de les ramener vers leur Origine. Le temps lui-même participerait alors à cette respiration, se dilatant et se contractant comme tout ce qui naît du Souffle.
La question n’est peut-être plus seulement de savoir combien de temps il nous reste, mais dans quelle part du Temps nous vivons.
@Marie Johanne Croteau